Pourquoi les intérêts composés sont votre meilleur allié en Suisse
Vous travaillez, vous épargnez… et pourtant votre compte bancaire ne progresse presque pas. Entre des taux d’épargne à 0,5 % et une inflation qui grignote votre pouvoir d’achat, la question est simple : comment faire réellement grossir votre capital en Suisse sans prendre des risques absurdes ?
C’est là que les intérêts composés entrent en jeu. On en parle souvent comme d’un « miracle mathématique ». En réalité, ce n’est ni de la magie ni de la spéculation, mais une mécanique très simple : vos intérêts produisent à leur tour des intérêts, année après année.
Dans cet article, je vous propose de comprendre, chiffres à l’appui, comment fonctionnent les intérêts composés et comment les utiliser concrètement dans le contexte suisse : comptes d’épargne, pilier 3a, LPP, placements en titres… L’objectif est clair : transformer un effort d’épargne régulier en capital solide, sans dépendre uniquement des discours commerciaux de votre banque.
Intérêts simples vs intérêts composés : la différence qui change tout
Commençons par poser le décor avec un exemple très concret.
Imaginons que vous placiez 10 000 CHF à 3 % par an pendant 20 ans.
Avec des intérêts simples (intérêts calculés uniquement sur le capital de départ) :
- Intérêt annuel : 10 000 × 3 % = 300 CHF
- Sur 20 ans : 300 × 20 = 6 000 CHF d’intérêts
- Capital final : 10 000 + 6 000 = 16 000 CHF
Avec des intérêts composés (les intérêts s’ajoutent au capital et génèrent à leur tour des intérêts) :
- Formule : Capital final = 10 000 × (1 + 0,03)20
- Résultat : environ 18 061 CHF
À taux identique, vous obtenez donc environ 2 000 CHF de plus simplement parce que chaque année, les intérêts sont réinvestis et produisent eux-mêmes des intérêts.
Résumé en une phrase : avec les intérêts composés, ce n’est pas seulement votre argent qui travaille, ce sont aussi les intérêts de votre argent.
La formule des intérêts composés… en version utilisable
La formule mathématique est la suivante :
Capital final = Capital initial × (1 + r)n
- r = taux d’intérêt annuel (par exemple 0,03 pour 3 %)
- n = nombre d’années de placement
Retenez surtout deux choses :
- Plus le taux est élevé, plus l’effet de boule de neige est fort.
- Plus la durée est longue, plus le résultat s’envole.
Le vrai levier n’est pas seulement le montant de départ, mais le temps.
La règle des 72 : pour estimer en combien de temps votre capital double
Pour avoir un ordre de grandeur rapide, utilisez la règle des 72.
Temps de doublement ≈ 72 / taux d’intérêt (en %)
- À 1 % par an : 72 / 1 = 72 ans pour doubler votre capital.
- À 3 % par an : 72 / 3 = 24 ans.
- À 6 % par an : 72 / 6 = 12 ans.
C’est une approximation, mais elle suffit pour voir l’essentiel : à 0,5–1 % comme sur beaucoup de comptes d’épargne en Suisse, votre argent ne double pratiquement jamais à l’échelle d’une vie. À 4–6 % sur le long terme (ce qui est réaliste avec un portefeuille diversifié d’actions mondiales), la situation est totalement différente.
Le problème concret en Suisse : des taux d’épargne trop faibles
Regardons la réalité des chiffres suisses.
Supposons que vous laissiez 50 000 CHF sur un compte d’épargne à 0,5 % pendant 20 ans.
- Capital final ≈ 50 000 × (1,005)20 ≈ 55 128 CHF
- Gain brut : environ 5 128 CHF en 20 ans
Maintenant imaginons un placement à 4 % sur 20 ans (par exemple un portefeuille de fonds indiciels diversifiés, avec une tolérance de risque adaptée) :
- Capital final ≈ 50 000 × (1,04)20 ≈ 109 556 CHF
- Gain brut : environ 59 556 CHF en 20 ans
La différence est de plus de 54 000 CHF pour le même capital de départ. Ce n’est pas une « astuce », c’est juste le pouvoir des intérêts composés… ou leur absence, quand on reste sur des produits trop peu rémunérateurs.
Ajouter des versements réguliers : l’effet « pilier 3a »
Dans la vraie vie, vous ne placez pas seulement une somme unique : vous épargnez chaque mois. C’est exactement le principe du pilier 3a ou des plans d’épargne en fonds.
Imaginons :
- Vous épargnez 300 CHF par mois (3 600 CHF par an).
- Vous obtenez un rendement moyen de 4 % par an.
- Durée : 25 ans.
Avec des intérêts composés sur des versements réguliers, on parle de valeur future d’une rente. Sans rentrer dans les détails techniques, le calcul donne :
- Capital final ≈ 3 600 × [((1,04)25 − 1) / 0,04] ≈ 3 600 × 47,725 ≈ 171 810 CHF
- Montant total versé par vous : 3 600 × 25 = 90 000 CHF
- Intérêts et gains composés : environ 81 800 CHF
Vous avez presque autant gagné en intérêts qu’épargné de votre poche.
Avec un rendement moyen de 1 % seulement sur la même période :
- Capital final ≈ 3 600 × [((1,01)25 − 1) / 0,01] ≈ 3 600 × 28,016 ≈ 100 860 CHF
- Intérêts : environ 10 860 CHF
Entre 1 % et 4 %, la différence est de plus de 70 000 CHF sur 25 ans. Ce n’est pas du détail.
Où les intérêts composés jouent-ils vraiment en Suisse ?
Regardons les principaux supports où vous pouvez profiter (ou pas) des intérêts composés, dans le cadre suisse.
1. Comptes d’épargne et comptes privés
- Taux typiques : 0,01 % à 1 % selon la banque et le contexte de taux.
- Intérêts soumis à l’impôt sur le revenu (au barème de votre canton).
- Effet de composition : très faible à long terme, souvent inférieur à l’inflation.
Utiles pour la réserve de sécurité, mais pas pour faire croître un capital sur 20 ou 30 ans.
2. Pilier 3a bancaire investi en fonds
- Vous versez chaque année (jusqu’au maximum légal : 7 056 CHF en 2024 pour une personne affiliée à une caisse de pension).
- Possibilité de choisir des fonds indiciels avec une part d’actions importante (donc un rendement potentiel plus élevé, mais avec volatilité).
- Les intérêts, dividendes et plus-values restent non imposés pendant la phase d’épargne : les intérêts composés travaillent « brut ».
C’est l’un des rares outils où la Suisse vous laisse exploiter pleinement les intérêts composés, avec en plus un avantage fiscal immédiat (déduction des versements du revenu imposable).
3. LPP (2e pilier)
- Votre épargne vieillesse est rémunérée à un taux minimal (taux LPP) fixé chaque année sur la part obligatoire.
- Les intérêts s’ajoutent à votre avoir et produisent eux-mêmes des intérêts : c’est bien de la composition.
- Limites : taux souvent modestes, dépend de votre caisse de pension et de la part surobligatoire.
La LPP reste un système d’intérêts composés, mais vous n’avez pas la main sur le taux ni sur la stratégie de placement.
4. Portefeuilles de titres (ETF, fonds indiciels, actions)
- Vous pouvez obtenir, sur le long terme, des rendements moyens de 4 à 6 % (voire davantage, mais avec des fluctuations parfois fortes).
- Les dividendes peuvent être réinvestis automatiquement, renforçant la composition.
- Fiscalité : dividendes imposés comme revenu, valeur du portefeuille soumise à l’impôt sur la fortune, mais les plus-values privées ne sont en principe pas imposées pour un investisseur non professionnel.
C’est ici que les intérêts composés ont le plus de potentiel, à condition d’accepter une certaine volatilité et de raisonner long terme (10–20 ans, pas 6 mois).
Ne pas oublier l’ennemi silencieux : l’inflation
Un point souvent oublié dans les belles brochures : l’inflation. Si vos intérêts sont inférieurs à l’inflation, votre pouvoir d’achat diminue malgré un capital nominal en hausse.
Exemple :
- Inflation moyenne de 2 % par an.
- Compte d’épargne à 0,5 %.
En termes réels, votre pouvoir d’achat recule d’environ 1,5 % par an. Les intérêts composés jouent alors… contre vous.
Objectif réaliste : chercher des placements qui offrent, sur le long terme, un rendement net supérieur à l’inflation. C’est là que les titres (ETF mondiaux, par exemple) prennent tout leur sens dans une stratégie patrimoniale.
Les erreurs classiques qui sabotent les intérêts composés
Quelques comportements typiques font perdre une grande partie du bénéfice de la composition :
- Changer de stratégie tous les 2 ans : vendre au premier krach, racheter quand ça monte, multiplier les comptes et les produits « à la mode ».
- Retirer régulièrement les gains : si vous encaissez chaque année les intérêts ou dividendes au lieu de les réinvestir, vous cassez la mécanique.
- Laisser trop d’argent dormir à 0–0,5 % : au-delà de votre réserve de sécurité (3 à 6 mois de dépenses), le surplus est peu productif.
- Frais cachés trop élevés : un fonds à 1,5 % de frais annuels sur un rendement brut de 4 % vous laisse en réalité à 2,5 %, ce qui diminue massivement l’effet des intérêts composés sur 20 ans.
Comment exploiter les intérêts composés dans votre situation
Voici une approche pragmatique, étape par étape, adaptée au contexte suisse.
1. Clarifier votre horizon de temps
- Moins de 3 ans : priorité à la sécurité (compte d’épargne, compte à vue, à la rigueur obligations à court terme).
- 3 à 10 ans : mélange de sécurité et de rendement (fonds prudents, part modérée d’actions).
- Plus de 10 ans : vous pouvez exploiter pleinement les intérêts composés via une part significative d’actions diversifiées.
2. Séparer la réserve de sécurité du capital à faire fructifier
- Réserve de sécurité : 3 à 6 mois de dépenses sur un compte facilement accessible.
- Capital excédentaire : optimisé pour le rendement à long terme, pas besoin de liquidité immédiate.
3. Utiliser les enveloppes fiscales suisses intelligemment
- Maximiser, si possible, vos versements dans un pilier 3a en fonds avec une part d’actions adaptée à votre profil.
- Analyser la performance et les frais de votre caisse de pension (LPP) et envisager des rachats ciblés si cela fait sens fiscalement et patrimonialement.
4. Réduire les frais au minimum
- Privilégier les ETF et fonds indiciels à bas coûts plutôt que des fonds activement gérés avec 1–2 % de frais annuels.
- Vérifier systématiquement le TER (Total Expense Ratio) de tout produit proposé.
5. Automatiser vos versements
- Mettre en place un ordre permanent mensuel vers votre pilier 3a ou votre portefeuille de titres.
- Traiter votre épargne comme une facture fixe, non négociable.
6. Ne pas paniquer face aux fluctuations
- Sur 1 an, un portefeuille d’actions peut baisser de 20 %.
- Sur 20 ans, l’histoire montre que les périodes négatives prolongées sont rares si le portefeuille est diversifié mondialement.
Les intérêts composés ont besoin de temps, pas de sang-froid « de trader », mais de discipline de long terme.
Check-list pratique pour passer à l’action
Pour transformer ces principes en décisions concrètes, voici une check-list simple :
- Faire l’inventaire de tous vos comptes et placements (montants, taux, frais).
- Identifier combien vous avez réellement en réserve de sécurité.
- Calculer, même grossièrement, ce que vos placements actuels donneront dans 10, 20, 30 ans (avec un simulateur d’intérêts composés).
- Comparer ce scénario avec un rendement net supposé de 3–4 % pour voir l’écart.
- Décider d’un montant d’épargne mensuel réaliste à automatiser.
- Ouvrir ou optimiser un pilier 3a en fonds, en vérifiant : la part d’actions, les frais, la stratégie d’investissement.
- Si vous investissez en titres : choisir 1 à 3 ETF larges (par exemple monde développé), avec des frais faibles, et un plan de versements réguliers.
- Planifier un bilan annuel pour ajuster si nécessaire, mais éviter les changements permanents de cap.
Faire travailler le temps de votre côté
La plupart des Suisses sous-estiment l’impact gigantesque des intérêts composés, non pas parce que le concept est compliqué, mais parce que l’on raisonne naturellement en « temps court » et en montants isolés.
Vous n’avez pas besoin de trouver « l’investissement parfait ». Vous avez surtout besoin de :
- Commencer dès que possible, même avec de petites sommes.
- Laisser le temps et la régularité faire leur travail.
- Éviter les placements à rendement trop faible pour vos objectifs de long terme.
- Réduire au maximum les frais qui grignotent vos intérêts composés.
En Suisse, avec les piliers 3a, la LPP et l’accès relativement simple aux ETF et fonds indiciels, vous avez tous les outils nécessaires pour mettre les intérêts composés à votre service. La vraie question n’est donc pas « est-ce que ça marche ? », mais : à partir de quand décidez-vous de les utiliser vraiment ?
Félicie