Vous buvez l’eau du robinet tous les jours, vous faites des biberons, du café, des soupes… et, depuis quelques mois, un terme un peu inquiétant circule partout : les « PFAS », qu’on appelle aussi « polluants éternels ». Problème : ils se retrouvent parfois dans l’eau de boisson en Suisse.
Faut-il arrêter de boire l’eau du robinet ? Acheter un filtre à 500 CHF ? Remplir le coffre d’eau minérale ? Et surtout : que font concrètement les autorités, et quels sont les vrais risques – sanitaires et financiers – pour votre ménage et votre patrimoine ?
On va poser les choses calmement, chiffres à l’appui, et transformer ce sujet anxiogène en plan d’action clair et pragmatique.
PFAS : de quoi parle-t-on exactement ?
Les PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées) sont une grande famille de composés chimiques utilisés depuis les années 1950 pour leurs propriétés « miracles » :
- antiadhésifs (poêles type Teflon, emballages alimentaires)
- hydrofuges (vêtements de pluie, textiles, moquettes)
- résistants aux graisses (boîtes à pizza, sachets)
- présents dans certaines mousses anti-incendie, produits industriels, cosmétiques
Le problème : ce qui les rend si « pratiques » pour l’industrie les rend aussi extrêmement persistants dans l’environnement et dans l’organisme. Ils se dégradent très lentement (d’où le surnom de « polluants éternels »), s’accumulent dans les sols, les eaux souterraines et, par la chaîne alimentaire, dans notre corps.
Pour la consommation d’eau, on se concentre surtout sur quelques molécules très étudiées (comme le PFOS et le PFOA), mais les PFAS regroupent en réalité plusieurs milliers de composés. C’est aussi ce qui complique la surveillance et la réglementation.
Situation en Suisse : l’eau du robinet est-elle sûre ?
Première bonne nouvelle : dans l’immense majorité des cas, l’eau de boisson distribuée en Suisse reste conforme aux exigences légales et considérée comme sûre par les autorités sanitaires.
Mais il y a des nuances importantes.
Ces dernières années, plusieurs études et campagnes de mesures ont montré :
- des traces de PFAS dans un nombre significatif de captages d’eau souterraine et de surface
- des dépassements ponctuels des valeurs indicatives, surtout près d’anciens sites industriels, de zones d’exercice des pompiers ou d’axes routiers très fréquentés
- une tendance claire : plus on mesure, plus on trouve de PFAS (ce qui ne signifie pas automatiquement « danger aigu », mais bien « pollution diffuse à gérer »)
Les valeurs limites pour l’eau potable en Suisse se sont progressivement durcies, dans le sillage de l’Union européenne. Le principe est de réduire l’exposition globale de la population à ces substances, en particulier pour les groupes sensibles (femmes enceintes, nourrissons, enfants).
Autrement dit : si votre eau du robinet est conforme, les autorités estiment que le risque sanitaire à court terme est faible. Mais elles reconnaissent en parallèle que l’enjeu est de long terme, et qu’il faut réduire la présence de PFAS dans l’environnement pour les décennies à venir.
Quels sont les risques sanitaires réels des PFAS ?
Les PFAS ne provoquent pas, du jour au lendemain, une intoxication brutale comme certains métaux lourds. Le risque est insidieux, lié à une exposition chronique, faible mais continue, sur des années.
Les études épidémiologiques (principalement issues des États-Unis et d’Europe) ont mis en évidence des liens plausibles entre une exposition élevée à certains PFAS et :
- des perturbations hormonales (système thyroïdien, fertilité)
- une altération du système immunitaire (réponse vaccinale diminuée chez l’enfant, par exemple)
- une augmentation du cholestérol sanguin
- un risque accru de certains cancers (rein, testicule pour certaines substances fortement étudiées)
- des effets sur le poids de naissance et le développement chez l’enfant
Important : la plupart de ces effets sont observés à des niveaux d’exposition plus élevés que ceux retrouvés dans l’eau potable suisse, mais les marges de sécurité se sont réduites au fil de l’avancée des connaissances. C’est pour cela que les valeurs sanitaires de référence ne cessent d’être abaissées.
Un élément clé à retenir pour un ménage :
- l’eau de boisson n’est pas la seule source d’exposition (il y a aussi l’alimentation, certains emballages, la poussière domestique, les cosmétiques, etc.)
- mais c’est une source sur laquelle les autorités peuvent intervenir relativement efficacement (traitement de l’eau, contrôle des captages, normes)
D’où la logique de serrer progressivement les seuils pour l’eau potable, même si les doses unitaires restent faibles.
Pourquoi ce sujet intéresse un blog orienté finances et patrimoine ?
On pourrait se dire : « Très bien, c’est un problème de chimistes et de médecins, pas de budget familial ni de patrimoine ». En réalité, les PFAS dans l’eau ont déjà – et auront de plus en plus – des répercussions financières concrètes :
- Pour les ménages :
- achat d’eau minérale au lieu de l’eau du robinet
- investissement dans des systèmes de filtration domestiques
- potentiels surcoûts communaux répercutés via les taxes d’eau
- Pour les communes et services industriels :
- investissements importants dans le traitement avancé (charbon actif, osmose inverse…)
- fermeture de captages contaminés et développement de nouvelles ressources
- Pour l’immobilier et le patrimoine :
- perception de la qualité de l’eau dans une région (et donc attractivité résidentielle)
- risques de dépréciation à moyen terme de biens situés dans des zones très touchées par la pollution environnementale, incluant les PFAS
L’eau potable a longtemps été considérée comme un « non-sujet » en Suisse : abondante, de bonne qualité, peu chère. Ce confort est encore largement vrai, mais il coûte de plus en plus cher à produire et à garantir – ce qui finira, tôt ou tard, sur la facture des usagers.
Ce que font les autorités suisses face aux PFAS
La Suisse a commencé à structurer sa réponse autour de plusieurs axes complémentaires. L’important, pour vous, est de comprendre comment cela vous protège – et ce que ça ne couvre pas encore.
1. Renforcement des normes et des valeurs indicatives
- Introduction de valeurs limites pour certains PFAS dans l’ordonnance sur l’eau potable
- Abaissement progressif des seuils sur la base des avis scientifiques internationaux
- Harmonisation partielle avec les valeurs de référence de l’UE, avec parfois une approche par « somme de PFAS » plutôt que substance par substance
Concrètement : si un captage dépasse les valeurs, la commune ou le distributeur doit réagir (mélange des eaux, traitement, fermeture partielle ou totale de la ressource, etc.).
2. Campagnes de mesure et cartographie des risques
- Contrôles réguliers par les distributeurs d’eau potable, sous la surveillance des autorités cantonales
- Campagnes ciblées sur les zones à risque : sites industriels, anciennes zones d’exercice des pompiers avec mousse fluorée, aéroports, grands axes routiers
- Constitution progressive d’une cartographie des captages plus vulnérables
Cela permet de prioriser les investissements : on ne traite pas au même niveau un captage en montagne éloigné de toute activité industrielle et une nappe phréatique sous une ancienne zone militaire.
3. Restrictions à la source
- Interdiction ou limitation de certaines applications de PFAS à plus haut risque de dispersion
- Réglementation accrue sur l’usage des mousses anti-incendie contenant des PFAS
- Encadrement des rejets industriels
Le principe est simple : si on continue à laisser entrer les PFAS dans l’environnement, aucune technologie de traitement ne suffira derrière. La prévention à la source coûte souvent moins cher que la dépollution.
4. Investissements dans les technologies de traitement de l’eau
Les options techniques pour enlever les PFAS de l’eau ne sont ni magiques ni gratuites :
- Charbon actif : relativement efficace pour de nombreux PFAS, mais nécessite des installations et un renouvellement régulier du média filtrant
- Osmose inverse : très efficace, mais gourmande en énergie, coûteuse, et génératrice de rejets concentrés à gérer
- Solutions hybrides : combinaisons de traitements pour optimiser le rapport coût/efficacité
Ces investissements sont aujourd’hui encore limités à certaines installations, mais la tendance va clairement dans le sens d’un renforcement des traitements, surtout dans les régions les plus exposées.
Impact possible sur votre budget eau
Votre facture d’eau est généralement composée :
- d’une partie fixe (abonnement, entretien du réseau)
- d’une partie variable (consommation en m³)
- de taxes ou contributions d’épuration et de protection des ressources
Les coûts supplémentaires liés aux PFAS se matérialiseront surtout par :
- des taxes de protection des captages revues à la hausse
- des investissements amortis sur le long terme, intégrés dans le tarif de l’eau
- éventuellement des frais spécifiques si de nouveaux captages ou interconnexions de réseaux doivent être créés
Pour un ménage moyen, on parle encore de montants annuels modestes (quelques dizaines de francs supplémentaires par an dans beaucoup de cas), mais la trajectoire est à surveiller, surtout dans les communes qui devront investir lourdement.
À comparer avec la stratégie « je ne fais plus confiance à l’eau du robinet, je passe tout en eau minérale » :
- supposons une famille de 4 personnes
- consommation de 2 litres/jour/personne d’eau en bouteille
- soit 8 litres/jour, ~ 240 litres/mois
- à 0.60 CHF/litre en moyenne (en restant raisonnable et sans marques premium)
On arrive autour de 144 CHF/mois, soit plus de 1700 CHF par an… uniquement pour l’eau de boisson, alors que l’eau du robinet coûte quelques francs par m³ (1000 litres).
Avant de vous lancer dans une telle dépense, mieux vaut vérifier très précisément la situation de votre distribution locale.
Que pouvez-vous faire, concrètement, chez vous ?
Plutôt que de céder à des discours alarmistes (ou à des promesses commerciales trop belles sur des filtres miracles), l’approche rationnelle consiste à suivre quelques étapes simples.
1. Vérifier les informations officielles sur votre eau
- Consultez le site de votre commune ou service des eaux : la plupart publient un rapport annuel de qualité, avec les principaux paramètres analysés.
- Si les PFAS ne sont pas mentionnés, vous pouvez demander au service compétent :
- s’ils ont été mesurés
- quels sont les résultats
- à quelle fréquence les contrôles sont réalisés
- Certains cantons mettent à disposition des cartes ou bases de données consultables en ligne.
2. Situer votre logement dans son contexte
- êtes-vous proche d’une ancienne zone industrielle ?
- près d’un aéroport, d’un grand axe routier, d’une ancienne zone d’exercice de pompiers ?
- votre commune a-t-elle déjà communiqué sur un problème de pollution dans ses captages ?
Ce n’est pas pour paniquer, mais pour évaluer si vous vivez dans une zone typiquement plus « à risque ».
3. Évaluer l’intérêt d’un système de filtration domestique
Si votre eau est conforme, les autorités considèrent qu’il n’y a pas de raison sanitaire objective d’installer un filtre coûteux. Néanmoins, certaines personnes préfèrent réduire encore leur exposition (en particulier pour les nourrissons et les femmes enceintes).
Options possibles (avec leurs implications financières) :
- Carafes filtrantes et filtres sur robinet :
- coût d’achat faible (30–150 CHF)
- cartouches à remplacer régulièrement (environ 5–15 CHF/mois selon usage)
- efficacité variable sur les PFAS, rarement documentée de façon transparente
- Filtres à charbon actif sous évier ou sur arrivée principale :
- investissement initial plus élevé (200–1000 CHF)
- entretien et remplacement du média filtrant à prévoir
- peut améliorer significativement la réduction de certains polluants organiques, mais nécessite des données techniques fiables
- Systèmes d’osmose inverse domestique :
- coût initial élevé (souvent > 800–1000 CHF)
- consommation d’eau plus importante (rejets) et entretien régulier
- attention à la reminéralisation de l’eau produite
Avant de sortir la carte de crédit :
- demandez systématiquement des données de performance spécifiques aux PFAS, avec protocoles de test indépendants
- comparez le coût total de possession (achat, maintenance sur 5–10 ans) avec votre risque réel
- évitez de baser une décision de plusieurs centaines de francs sur la simple peur sans chiffres locaux
4. Agir sur les autres sources d’exposition, souvent à moindre coût
Votre budget et votre santé seront parfois mieux servis par :
- réduire l’usage de poêles endommagées au revêtement suspect
- limiter les emballages alimentaires gras avec traitements anti-graisse
- choisir des vêtements et textiles sans traitements « performance » inutiles (anti-taches, déperlants non certifiés, etc.)
- aérer et entretenir votre logement pour limiter l’accumulation de poussières chargées de résidus chimiques
C’est moins spectaculaire qu’un gros filtre sous l’évier, mais souvent plus efficace pour réduire l’exposition globale… et plus doux pour votre portefeuille.
PFAS, immobilier et gestion de patrimoine : ce qu’un investisseur doit surveiller
Si vous êtes propriétaire ou en passe de le devenir, la question de la qualité de l’eau dépasse le simple confort : elle peut influencer, à long terme, l’attractivité de votre bien et donc sa valeur.
Points à intégrer dans votre « check-list » avant achat ou investissement :
- Demander le rapport de qualité de l’eau de la commune (ou les liens vers les publications officielles).
- Identifier si le bien se trouve :
- dans une zone de protection de captage
- à proximité d’une zone polluée connue (consultation des cadastres cantonaux des sites pollués)
- Questionner le courtier ou le vendeur :
- des fermetures de captages ont-elles été nécessaires récemment ?
- des investissements majeurs dans la distribution d’eau sont-ils planifiés et pourraient-ils influencer les taxes communales ?
À ce stade, les PFAS ne sont pas encore, en Suisse, un facteur majeur explicite dans la négociation des prix immobiliers. Mais la tendance européenne montre que la qualité de l’environnement (air, eau, sols) devient progressivement un critère plus visible dans la valorisation d’un bien, au même titre que la performance énergétique.
Pour un investisseur prudent, intégrer ces éléments en amont coûte peu et peut éviter de mauvaises surprises à long terme.
Comment garder une approche rationnelle et maîtriser vos décisions
Les PFAS dans l’eau de boisson sont un sujet sérieux, mais il se traite mieux avec un tableau Excel qu’avec des manchettes anxiogènes.
En résumé, pour un ménage en Suisse :
- vérifiez les données officielles locales avant toute décision coûteuse
- comparez le coût réel d’alternatives (eau en bouteille, filtres) à la réduction de risque apportée
- agissez d’abord sur les sources d’exposition les plus faciles à réduire dans votre quotidien
- intégrez la qualité de l’eau comme un critère parmi d’autres dans vos décisions immobilières et patrimoniales
- suivez l’évolution des normes et des investissements de votre commune : ce sont eux qui, à terme, se refléteront dans votre facture d’eau
Les autorités suisses ont encore du chemin à parcourir pour encadrer l’ensemble des PFAS, mais le mouvement est enclenché : normes plus strictes, campagnes de mesure, investissements ciblés et restrictions à la source.
De votre côté, l’objectif n’est pas de vivre dans la peur de chaque verre d’eau, mais de :
- connaître les ordres de grandeur
- poser les bonnes questions à votre commune, à vos fournisseurs, à vos interlocuteurs financiers
- choisir en toute conscience où vous mettez votre argent : dans un filtre, dans des bouteilles… ou dans d’autres leviers de protection de votre santé et de votre patrimoine
Comme toujours en finance personnelle autant qu’en santé environnementale, la clé est la même : information chiffrée, décisions proportionnées, et refus des réponses simplistes – surtout quand elles sont très rentables pour celui qui vous les vend.
Félicie
